Léon Spilliaert à la Royal Academy de Londres

Royal Academy Spillaert

L’Echo, Bernard Roisin, 19.02.2020 : “Á la Royal Academy de Londres | “Les peintures de Spilliaert sont comme des songes”

Présentée à partir de demain à la Royal Academy of Arts de Londres, l’œuvre du peintre belge Léon Spilliaert part à la conquête de la Grande-Bretagne où il était quasiment inconnu jusqu’ici, comme le confirme Adrian Locke, co-commissaire anglais de l’exposition…

Ses œuvre symbolistes sont à la peinture ce que les poésies de Maeterlinck et de Verhaeren furent aux Lettres au tournant du XXe siècle: une plongée fascinante dans le mystère de la création. Réalisée en collaboration avec le Musée d’Orsay, à Paris (et avec le soutien du Gouvernement flamand), il s’agit de la première exposition monographique de l’œuvre de Spilliaert au Royaume-Uni, présentant quelque 80 œuvres sur papier – des premières évocation d’Ostende, sa ville natale, et de la côte belge, au dédale mystérieux des arbres du bois de la Cambre, de la forêt de Soignes et des Fagnes.

Une ode au clair-obscur que détaille pour L’Echo Adrian Locke, Senior Curator à la Royal Academy of Arts, qui partage le commissariat de l’exposition avec Anne Adriaens-Pannier, curatrice au Musée royaux des Beaux-Arts, à Bruxelles, et directrice de la maison Spilliaert, à Ostende.

Y aurait-il un côté britannique dans l’œuvre de Spilliaert?

Certainement, notamment dans sa fascination pour la mer. Mais ce qui diffère c’est l’obscurité. Les Anglais éprouvent une grande passion pour le bord de mer certes, mais une fois que l’on s’approche des toiles de Spilliaert, c’est le sentiment d’isolement et de solitude, le côté sombre qui prévalent.

Serait-il un peintre du spleen?

L’atmosphère est mélancolique et pleine de solitude chez Spilliaert, mais je n’y vois pas de nostalgie. Il crée une atmosphère intense de mystère: il essaie de comprendre ce qui vient juste de se produire ou qui va se produire. Il existe chez lui un élément narratif qui est presque littéraire. Mais cela reste énigmatique et non expliqué.

L’atmosphère crépusculaire qu’il construit à ses débuts renvoie-t-elle à l’époque que nous vivons actuellement?

Oui, d’une certaine façon. Le sentiment inhospitalier de l’œuvre, de magie inquiétante qui domine, atteste de son ressenti lors de ses promenades nocturnes dans les rues vides d’Ostende. Mais cela réfère également à Spilliaert lui-même, luttant avec son angoisse existentielle. Il essaie de comprendre quelle est sa place dans le monde. Il est obsédé par la réponse au vide et à la solitude dans laquelle il se trouve. On peut aussi arguer qu’il y a une référence à la période sombre des changements politiques et économiques de l’Europe à l’époque.

Y aurait-il un aspect gothique dans son travail? Gothique au sens des romans de fantôme du XIXe siècle?

Oui, il aimait lire les nouvelles d’Edgar Allan Poe. Et ses œuvres possèdent cet élément de tension, une atmosphère lourde de roman gothique, en effet. Ce style littéraire trouve écho dans son travail.

Ensor a illustré des nouvelles de Poe, mais pas Spilliaert?

Il n’a pas vraiment illustré l’une de ses nouvelles, mais a tout de même réalisé un ou deux dessins sur le thème de “La chute de la maison Usher“.

Spilliaert fut-il une découverte pour vous?

Une révélation complète, bien que Luc Tuymans m’en ait beaucoup parlé, notamment de la manière dont Spilliaert l’avait influencé; et bien que nous l’ayons déjà exposé à travers quelques œuvres précédemment, lors d’une exposition que la Royal Academy avait consacrée au symbolisme belge en peinture, nous n’avions jamais focalisé notre regard sur son œuvre. Les liens entre Spilliaert et Tuymans sont évidents, même s’il y a des différences… d’échelle notamment. Luc apprécie ses peintures légèrement perturbées, et porteuses d’un récit sombre.

En Belgique, les spécialistes prétendent souvent que l’œuvre majeure de Léon Spilliaert se déploie avant la Première Guerre mondiale, et qu’ensuite, la production s’avère plus faible. Vous êtes d’accord?

Oui. Sans doute est-ce dû en partie au fait qu’il se soit marié et soit devenu père, ce qui l’aurait rendu plus heureux et équilibré; ou que le statut de chef de famille l’ait obligé à connaître un succès commercial plus important, le poussant à produire des œuvres plus abordables. Peut-être s’agit-il d’une combinaison de ces éléments. En tout cas, son travail se colorie et les sujets se font plus légers.

Il connaissait Maeterlinck et Verhaeren: vous le considérez plutôt comme un symboliste?

Spilliaert entretenait des liens étroits avec les tenants de la poésie symboliste, plutôt qu’avec l’art de ce mouvement: il a notamment illustré “Serres chaudes“, recueil de poèmes de Maeterlinck. Bien qu’il soit au courant de l’art symboliste, il considérait ne pas en faire partie: ne pratiquant pas la peinture à l’huile, mais principalement l’aquarelle, il se considérait comme un artiste mineur.

Peut-on le décrire, en tout cas dans sa période la plus reconnue, comme une sorte de somnambule?

Oui,  ces peintures sont comme des songes qui ne décrivent pas la réalité de manière exacte, mais sont dans l’entre-deux, un mélange entre conscience et inconscience.

Vous avez déjà exposé Ensor sous l’égide de Luc Tuymans. Après Spilliaert, avez-vous l’intention de faire découvrir d’autres artistes belges de cette époque comme Degouve de NuncquesKhnopffEvenepoel ou Marthe Donas?

C’est certainement un champ que nous souhaiterions explorer à l’avenir, sans avoir pour l’instant d’agenda précis.

Du 23/2 au 25/5/20 à la Royal Academy of Arts (Londres), puis au Musée d’Orsay du 15/6 au 13/9/20. Royalacademy.org.uk