La Rubik Mona Lisa : genèse d’une oeuvre à 480’000€

Invader Rubik Mona Losa

Télérama.fr, Olivier Granoux, 24.02.2020: “La Joconde” en Rubik’s Cube : Invader nous raconte l’histoire d’une œuvre insolite”

Le street artist français a fait sauter la banque hier soir lors d’une vente aux enchères record qui proposait un tableau composé de 330 Rubik’s Cube. Il revient pour “Télérama” sur la genèse d’une œuvre pas banale.

Cinq siècles après sa création, La Joconde fait toujours recette. Le plus célèbre tableau du monde a encore fait sensation hier soir, dimanche 23 février, sous une forme plutôt originale. Mise à prix à Paris par la maison de vente aux enchères Artcurial, la Rubik Mona Lisa du street artist français Invader s’est envolée à 480 000 € frais inclus, alors que son estimation tablait sur quatre fois moins. La popularité du tableau de Léonard de Vinci associée à l’originalité de la démarche du mystérieux Français ont fait mouche.

Artiste urbain farouchement anonyme, Invader colonise les rues du monde entier (trente-trois pays répertoriés à ce jour) depuis plus de vingt ans avec ses aliens carrelés. Il jouit d’une notoriété mondiale, et son travail en atelier est également très prisé. En mai dernier, l’une de ses mosaïques avait déjà atteint 356 200 € chez Artcurial. Cette fois, il est revenu en force avec une œuvre emblématique d’une série pour le moins originale, les « Rubik’s Master Pieces ».

Des Rubik’s Cube pour remplacer la mosaïque

Obsédé depuis toujours par le pixel et le carreau, le Français s’est lancé depuis 2005 dans la création d’œuvres en trois dimensions, en utilisant des Rubik’s Cube pour composer ses personnages.

« J’ai commencé fin 2004 ou début 2005. Cela faisait déjà quelques années que l’idée me trottait en tête et que j’accumulais dans un coin de mon atelier des Rubik’s Cube que je chinais en brocante. L’objet m’intéressait pour son coté “madeleine de Proust” des années 1980 mais aussi pour son aspect carré et fragmenté de petits carreaux de couleurs, qui rappellent les pixels et mes mosaïques », nous explique l’intéressé.

« Je trouvais assez inattendu et déroutant de les utiliser pour créer des œuvres d’art. C’est un objet à la fois ludique et scientifique. J’ai donc commencé à les assembler pour réaliser des petites sculptures et je me suis mis à écumer les grossistes de jouets de la région parisienne pour les acheter par dizaines, par centaines puis par milliers afin d’affiner mon procédé et de réaliser des tableaux-objets de plus en plus complexes. »

Invader développe ainsi plusieurs registres : les « Rubik Bad Men », constitués de portraits de « méchants », les « Rubik Low Fidelity », qui réinterprètent des pochettes de disques, et les « Rubrik Master Pieces », qui revisitent les grandes toiles de la peinture, de L’Origine du monde, de Courbet, à La Soupe Campbell, de Warhol. Et évidemment La Joconde, composée de 330 Rubik’s Cube…

« Je recherchais des images qui soient facilement reconnaissables et donc qui soient déjà présentes dans l’imaginaire collectif. J’ai donc eu cette idée de jouer avec l’histoire de l’art en interprétant des chefs-d’œuvre du passé. La Monna Lisa est une des premières que j’ai ainsi réalisées. Logique, c’est une “master piece” en puissance, l’un des tableaux les plus connus au monde. Cela me semblait d’autant plus pertinent que Léonard de Vinci est un artiste-ingénieur, et que j’utilisais un objet scientifique créé par un mathématicien. »

Un nouveau courant artistique ?

Premier artiste à s’intéresser à ce médium étrange, Invader a auto-baptisé sa technique : le Rubikcubisme, sorte de dérivé ludique de l’art optique. « Ce qui est intéressant, c’est que ce médium oblige à respecter un certain nombre de contraintes. Tout d’abord il y a une déperdition de la lisibilité de l’image puisqu’elle se retrouve représentée avec une faible résolution. Cela est renforcé par la limitation des six couleurs de l’objet original. Ainsi, pour représenter un bleu clair, il faut composer un quadrillage de points bleu foncé et blanc. À la fin, les images reproduites sont donc très affaiblies, et de près elles sont parfois difficilement perceptibles voire totalement abstraites. C’est là qu’intervient la magie : dès que l’on prend du recul (ou qu’on les regarde à travers l’écran d’un téléphone), l’image apparaît soudainement nette et lisible car l’œil et le cerveau la recréent, un peu comme le principe de l’impression quadrichromique des magazines, qui ne comporte que quatre couleurs mais permet pourtant de représenter toutes les couleurs du spectre. » La série n’a pas de fin prédéterminée et, vu l’engouement rencontré, risque de durer encore quelques années. Glorifiant sans fin le Rubik’s Cube, ce jouet improbable qui traverse les siècles.

Image : Invader a utilisé plus de 300 Rubik cubes pour réaliser ce fidèle portrait de la Joconde.© Invader