Disparition de Jacques Monory, peintre du bleu

Monory Bleu

Figuratives et bleues, ses grandes toiles s’inspiraient des polars américains avant de se faire plus cosmiques. L’artiste français Jacques Monory est mort mercredi à 94 ans.

Il avait fait de la nuit américaine sa couleur de prédilection et du polar, un genre pictural. Jacques Monory est mort mercredi à l’âge de 94 ans. Au filtre de ce bleu nuit cinématographique qu’il adopte dès le début des années 60 et qui est devenu à force une signature chromatique, Monory dépeint des scènes anxiogènes à la dramaturgie volontiers stéréotypées : ici un type, belle allure de salopard, s’effondre dans un escalier, là, une brune échevelée, lovée dans les draps, jette un regard implorant au spectateur (ou à son amant qui part au travail ?), puis dans un tableau, un long tunnel routier aligne sa morne perspective. Monory n’aimait rien tant que ces atmosphères glacées où le pire, l’irréparable, la mort menace de s’abattre… pour de faux : si le trait de Monory est réaliste, sa palette bleutée ancre son art du côté de la fiction.

«Je m’aperçois maintenant que tout ce que je fais est lié à mon enfance. J’allais souvent au cinéma voir des films noirs américains de série B. Je les trouvais mieux faits, plus rapides, les gens avaient des allures qui me plaisaient, ça me faisait rêver !» racontait-il en 2005, à l’occasion de la rétrospective que le Mac/Val lui consacrait. Ça le faisait aussi composer ses tableaux à la manière d’un cinéaste concevant l’enchaînement de ses plans. Monory juxtaposait les scènes dépeintes dans une même toile, esquissant un déroulé narratif en jouant du coq à l’âne et des soubresauts. Il travaillait à partir d’images photographiques, prises par lui-même ou bien découpées dans des magazines, puis projetées à la surface de la toile.

Ce matériau pop et cet imaginaire de pulp-fiction coïncident avec l’élan des jeunes artistes de son âge – Hervé Télémaque, Bernard Rancillac notamment, qu’en 1964, le critique Gerald Gassiot-Talabot réunit dans l’exposition des «Mythologies quotidiennes», au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. En 1976, Monory ajoute à sa palette bleu nuit du rouge (violacé) et du jaune, quittant les aires urbaines (ses parkings souterrains et ses cages d’escalier coupe-gorge) au profit de motifs célestes (la série des «ciels», ou des «fuites», saisissant des horizons désertiques). Mais le bleu, un bleu pas cosmique du tout, un bleu à la résonance sociale (les grands ensembles, la violence sourde d’une société à la modernisation accélérée), restera la trace que Monory laisse dans l’histoire de la peinture en France.

Libération, Judicaël Lavrador, 17.10.2018 : “Mort de Jacques Monory, peintre des maux bleux”

Image : Vue d’une exposition Monory à la Richard Taittinger Gallery, New York. Crédit : Richard Taittinger Gallery/Wikimedia