A qui appartient la “Joconde des Ferrari” ?

Ferrari Bardinon

S’estimant propriétaire d’une Ferrari 250 GTO, Patrick Bardinon l’a vendue sans demander l’avis à sa famille. Ce qui lui vaut de comparaître, ce jeudi, devant le tribunal correctionnel de Guéret.

Habitués à la discrétion, les héritiers de Pierre Bardinon, connu pour avoir été l’un des plus grands collectionneurs de Ferrari au monde, vont exposer leur querelle familiale devant le tribunal correctionnel de Guéret (Creuse), jeudi et vendredi. Au cœur de cette bataille : une Ferrari GTO vendue 46 millions de dollars, soit 38 millions d’euros, en avril 2014. Un petit bijou qui n’a été produit qu’à 36 exemplaires et à trois exemplaires pour le millésime 1964.

Qualifiée à l’époque de « voiture la plus chère au monde » et faisant partie d’une immense collection basée sur la commune creusoise de Saint-Avit-de-Tarbes, la GTO avait été cédée à un riche Taïwanais ayant fait fortune aux Etats-Unis par Patrick Bardinon, 61 ans. Mais sans que ce dernier ne demande l’avis de son frère Jean-François, 59 ans et de leur sœur aînée, Anne, 64 ans. « Mon client s’est senti trahi, souligne Philippe Lefaure, avocat de Jean-François Bardinon. La GTO était le joyau de la collection. Elle était destinée à y rester. Ce n’est pas une histoire d’argent mais une histoire de principe. » Persuadé que son père ne s’en serait jamais séparé, le plus jeune des enfants a porté plainte pour abus de confiance, suivi dans la procédure par la sœur aînée. Tous deux réclament la réintégration du montant de la vente dans la succession.

Patrick Bardinon affirme avoir vendu la voiture pour payer en partie les droits de succession. Et affirme que la « Joconde des Ferrari », comme l’ont appelée des experts, lui avait été offerte après son grave accident de Formule 3 sur le circuit de Nürburgring en Allemagne en 1978. « Sa mort avait été annoncée à la radio. Pierre Bardinon a dû s’en vouloir de lui avoir transmis cette passion des voitures. Quand il a vu que son fils s’en était tiré miraculeusement, il lui a donné cette 250 GTO. Achetée 700 dollars et réparée pour 1500 dollars, elle devait avoir une nouvelle vie, comme lui. C’est tout un symbole », avance Maître Vincent Jamoteau, l’avocat de Patrick Bardinon.

Il poursuit : « Mon client partageait avec son père une véritable passion pour les voitures. Il vivait avec ses parents, contrairement aux deux autres enfants, et il les a accompagnés dans les derniers moments de leur vie. Cette relation était unique, Jean-François a toujours été dans la jalousie et la rancœur. » Pierre Bardinon est décédé en août 2012, un décès suivi en décembre 2013 par celui de son épouse.

Maître Jamoteau avance aussi plusieurs éléments factuels. Dont cette liste écrite de la main du père, qui recense les voitures de sa collection, avec le prénom Patrick inscrit devant la 250 GTO. Et cette carte grise établie à son nom. « La carte grise ne vaut pas titre de propriété ! » s’insurge Maître Philippe Lefaure, avocat des plaignants. « Le certificat d’immatriculation d’une autre Ferrari a été établi au nom de Jean-François, cela ne prouve rien. »

Une première audience a eu lieu en juin dernier, mais a dû être reportée après le malaise d’un magistrat. L’affaire, prévue sur deux jours, permettra d’entendre cinq témoins cités par Patrick Bardinon, huit autres cités par son frère et sa sœur.

Si le nombre de Ferrari présentes dans le musée Bardinon est « confidentiel », selon un avocat, le montant de la fortune de Pierre Bardinon est estimé entre 250 et 400 millions d’euros. « Je ne confirme pas ces montants », coupe Maître Vincent Jamoteau. En attendant, le musée privé a été placé sous séquestre. Au moins jusqu’à ce que soit tranchée cette affaire.

Mais la famille va prochainement se retrouver devant le juge civil pour une autre histoire : le circuit du Mas du Clos, créé en 1963 par Pierre Bardinon, a été légué à Patrick Bardinon. Mais ce leg est aussi contesté. La querelle familiale autour de l’héritage est loin d’être finie.

Le Parisien, Frank Lagier, 13.12.2018 : “La «Joconde des Ferrari» au cœur d’une querelle d’héritage”

Une Ferrari 250 GTO. Credit Wikimedia/Mutari