Un Sisley spolié vendu par Christie’s ?

Sisley Christie's Dreyfus

Le marchand d’art mulhousien Alain Dreyfus s’attaque à la maison de vente d’œuvres d’art Christie’s. En 2008, il avait acheté un tableau d’Alfred Sisley, qui s’est avéré avoir été volé par les nazis à la famille Lindon-Citroën, en 1940. Il consent à restituer la toile, mais exige d’être remboursé, avec des intérêts, par la maison londonienne.

Alain Dreyfus, le marchand d’art mulhousien installé à Bâle – et ancien président du FC Mulhouse –, a déclaré une guerre sans merci à la maison de vente Christie’s.

À l’origine de son courroux, un achat réalisé le 6 novembre 2008, lors d’une vente aux enchères au Rockefeller Center, à New York. Ce jour-là, l’Alsacien, qui avait fait le déplacement, avait acquis trois œuvres : un Renoir, un Boudin, et Premier jour de printemps à Morey, d’Alfred Sisley.

Cette huile de 45,8 x 55 cm, peinte en 1889 par l’artiste impressionniste, lui avait coûté 338 500 dollars. Il l’a toujours dans son stock. Sauf que, sept ans plus tard, le marchand a appris que ce Sisley faisait partie des œuvres spoliées par les nazis : il appartenait à la famille Lindenbaum (aujourd’hui Lindon)-Citroën et a été volé en 1940.

Dans la collection d’Hermann Goering

« Il y a deux ans et demi, j’ai eu un appel téléphonique de Mondex, une société canadienne spécialisée dans la chasse aux œuvres spoliées par les nazis. Ce sont eux qui m’ont informé et m’ont envoyé les documents prouvant ce qu’ils avançaient » , raconte Alain Dreyfus. Parmi ces documents, l’attestation que ce tableau a fait partie de la collection d’Hermann Goering. « Tout cela, Christie’s devait le savoir ! , tempête le marchand. Quand on vend un tableau, on fait des recherches. »

La nouvelle l’a « embêté » , confie-t-il. Mais il n’a pas tergiversé : « J’ai dit aux Canadiens que si le tableau avait été volé, pas de problème, je le rendrais. Mais pour cela, il fallait que Christie’s me rembourse. »

Le tableau sous séquestre

Alain Dreyfus mande alors ses avocats pour qu’ils contactent ceux de Christie’s. C’était il y a environ deux ans. Il leur fait deux propositions : « Soit je rends le tableau et ils me remboursent, soit ils dédommagent la famille Lindon et je garde le tableau. » Car pour lui, la maison de ventes est fautive. « C’était à eux de vérifier. Moi, quand j’achète un tableau à un particulier, je fais des recherches, mais quand vous allez dans une grosse vente, vous ne vérifiez pas, vous pensez que tout a été contrôlé. » Il a aussi écrit au numéro 1 de la maison de ventes, Guillaume Cerutti : « Il m’a répondu qu’ils allaient m’aider dans ma démarche… Je ne veux pas être aidé, je veux être remboursé ! »

Parallèlement, l’Alsacien a été contacté il y a une dizaine de mois par un héritier de la famille Lindon, par courrier. « Il voulait vérifier que je possédais bien ce tableau. J’ai répondu en lui demandant de prouver son identité. Ça s’est arrêté là. Après, la famille a attaqué Christie’s. » Le tableau a ensuite été mis sous séquestre par la police suisse, tout en restant dans son entrepôt. « Mais je n’ai plus le droit de le vendre » , indique Alain Dreyfus.

Une facture de 700 000 € avec les intérêts

Il y a un mois, sa société a envoyé une facture d’un montant de 700 000 € à la succursale de Christie’s à Zurich. Car le marchand d’art réclame des intérêts, en plus du prix payé en 2008. «   C’est normal, assure-t-il. Si un acheteur ne paie pas en temps et en heure, Christie’s lui demande 16 % d’intérêts. Moi je demande la moitié, 8 %. » Comme il n’a pas eu de réponse, il va à présent saisir l’office des poursuites, à Bâle, pour facture impayée.

Alain Dreyfus montre une grande détermination et peut être aussi d’une rancune tenace. Dans une lettre qu’il a adressée en février dernier au grand chancelier de l’ordre de la Légion d´honneur, il s’indigne que François Pinault, propriétaire de Christie’s, ait été élevé à la dignité de grand-croix : « Cette promotion est une honte pour votre noble institution » , écrit-il. Il sollicite au passage le grand chancelier pour qu’il fasse pression sur le décoré.

Un oncle résistant

Alain Dreyfus ne comprend pas que Christie’s ne règle pas le problème : « Ce Sisley ne représente pas beaucoup d’argent pour eux ! Ils viennent d’encaisser 600 millions d’euros avec la vente Rockefeller [694 millions d’euros très exactement, NDLR]  ». Et d’ajouter : « Ils nous prennent pour des idiots. J’ai engagé un chargé de relations publiques pour envoyer des articles dans le monde entier. Je vais faire une campagne contre eux, sauf s’ils me remboursent.  »

Alain Dreyfus n’évoque guère l’aspect moral de l’affaire, sauf dans son courrier au grand chancelier, où il indique que son oncle Roger Dreyfus, résistant, est mort pour la France à Auschwitz, à l’âge de 22 ans. « Je ne suis pas juif, mon père et mes grands-parents l’étaient. On leur a tout volé pendant la guerre. Vendre un tableau volé est malhonnête, a fortiori à des juifs pendant la guerre. »

Lalsace.fr, Annick Woehl, 26.05.2018, “Un Mulhousien en conflit avec Christie’s”